Mission 2017-2022 ; en cours d’étude pour la publication depuis 2022
Sur les frontières de l’Union européenne (avec la Grèce), le delta de l’Hèbre/Maritsa/Meriç est un des deltas les mieux conservés de Turquie. Cet ancien golfe maritime a été dominé, pendant le premier millénaire av. J.-C. par la ville d’Ainos (modern Enez). Avant la fermeture des lagunes et la progradation du delta, Ainos bénéficiait d’un environnement presque insulaire, qui lui permettait d’être un des carrefours grecs entre l’Égée et la Thrace. Des fouilles turques annuelles, organisées depuis 1973 et dirigées par Sait Başaran entre 1993-2020, et des recherches géoarchéologiques internationales dirigées par Helmut Brückner (2011-2021) et Anca Dan (2017-2021) ont mis en évidence certains éléments du territoire de la ville (nécropoles, routes, ports, fortifications) et ont donné des informations sur l’impact écologique de l’occupation grecque, romaine, byzantine et ottoman sur l’environnement naturel. En septembre 2019, Anca Dan, Helmut Brückner et Ercan Erkul ont identifié le port principal de la ville antique et médiévale, par des prospections géophysiques et des carottages géomorphologiques. Jusqu’en 2021, des prospections électromagnétiques, des carottages et une fouille archéologique ont été réalisés en collaboration avec l’Université d’Istanbul et l’Excellence Cluster ROOTS de l’Université de Kiel, pour découvrir les ports qui ont assuré la prospérité d’Ainos jusqu’au XVIIIe siècle et jusqu’au passage d’une connectivité maritime à une économie terrestre. Les archives paléobiologiques, comparées à celles d’autres points d’ancrage du nord de la cité, dans la réserve de Gala Gölü, servent à la première reconstitution du paysage de cette côté de l’Égée. La reconstitution 4D de cet environnement permettra aux chercheurs turcs et européens d’apprendre davantage sur le passé pour une meilleure coopération scientifique et socio-économique sur les rivages de ce fleuve-frontière.
Contributeurs :
- Michel Dabas (Chronocarto)
- Christophe Batardy (SIG Chronocarto)
- Jean-Baptiste Houal (fouille, prospection, SIG, photogrammétrie)
- Luc Lapierre (imagerie satellitaire)
- Frédérique Marchand-Beaulieu (photogrammétrie, 3D)
- François Ory (dessin)
- Christophe Bailly (dessin, photographie)
- Matteo Tanghe (3D)
1. Brève histoire antique d’Ainos :
un carrefour entre Orient et Occident les Balkans et la Méditerranée
Jusqu’au début du XXe siècle et à l’établissement de l’actuelle frontière séparant la Turquie de la Grèce (et donc de l’Union Européenne), Ainos (moderne Enez, dans la province turque d’Edirne) a été un des plus importants centres d’échanges entre la Méditerranée orientale et les Balkans.
Située sur une île qui est devenue, à l’époque historique, une presqu’île, entre les embouchures du fleuve Hèbre (moderne Evros/Maritsa/Meriç) et la mer Égée, au nord-ouest du golfe Mélas (maintenant Saros körfezi), Ainos/Enez a contrôlé pendant des millénaires tout le trafic Ouest-Est le long de la côte égéenne (de la Grèce du Nord à la Chersonèse de Thrace et à l’Anatolie du Nord-Ouest) mais aussi Nord-Sud (du bassin de l’Hèbre, navigable jusqu’à Plovdiv, en descendant vers l’île de Samothrace pour rejoindre Athènes, les Cyclades, la Crète et l’Égypte).
Bien que mentionnée par Homère (Il. 4.519-520) et assignée par Hipponax au fameux roi thrace Rhesos (fr. 72 Degani/West/Gerber [P.Oxy. 2174 fr. 3], cf. Il. 10.435-441), la ville thrace, précédant la fondation grecque d’Ainos n’a jamais été retrouvée. Des fragments de céramique dite “thrace” ou “grise”, découverts dans la ville mais difficilement datables entre le IIe-Ier millénaire av. J.-C. et le Ier millénaire apr. J.-C., sont actuellement en cours de publication par Anca Dan et Sait Başaran, dans une étude qui vise à rassembler les éléments de continuité culturelle d’Ainos, avant et après l’installation des Grecs.
La ville grecque a été fondée dans la deuxième moitié du VIIe siècle av. J.-C. par les Éoliens (Hérodote 7.58) venus de l’île de Lesbos (Mytilène, Ps.-Skymnos 696-697), du Nord-Ouest de l’Asie Mineure (Kymè) ou de la presqu’île de Chersonèse (Alopékonnesos, cf. Strabon VII fr. 52 Meineke = fr. 21 Radt). Quatre chapiteaux éoliens découverts en remplois, lors de fouilles de sauvetages proches de la fortification médiévale, témoignent de l’identité éolienne de la ville archaïque (cf. S. Başaran, « Aeolische Kapitelle aus Ainos », IstMitt 50, 2000, p. 155-168).

Soumise aux Perses peut-être dès l’expédition européenne de Darius, ensuite alliée d’Athènes (au moins à partir de 454/3, cf. IG I³ 259.I.23), Ainos a contrôlé à elle seule le golfe marin en cours de remplissage par les alluvionnements de l’Hèbre. Sa prospérité venait du commerce des métaux, esclaves, produits de l’agriculture, de l’élevage et de la pêche – que l’on pouvait sécher, fumer et saler sur place, grâce à l’abondance des bois et du sel. Ainos a d’ailleurs frappé certaines des plus belles monnaies en argent grecques du Ve-IVe siècle, à l’effigie de son dieu Hermès Perphéraios (Callimaque, Iambe 7) – dieu des commerçants, des pêcheurs et des menteurs (« αἶνος » signifiant, pour tout Grec classique, le « mensonge »).


Nous connaissons trop mal la topographie antique de la ville d’Ainos, à cause de l’occupation continue du même noyau urbain, jusqu’à aujourd’hui.

Grâce aux prospections géophysiques, nous savons maintenant qu’entre la fin de l’époque classique et l’époque hellénistique, Ainos fut pourvue de murailles en zig-zag, qui entouraient au moins du côté S du promontoire (cf. M. Seeliger, A. Pint, P. Frenzel, P.K. Weisenseel, E. Erkul, D. Wilken, T. Wunderlich, S. Başaran, H. Bücherl, M. Herbrecht, W. Rabbel, Th. Schmidts, N. Szemkus, H. Brückner, « Using a Multi-Proxy Approach to Detect and Date a Buried part of the Hellenistic City Wall of Ainos (NW Turkey) », Geosciences, 8.20, 2018, 357. https://doi.org/10.3390/geosciences8100357).
Après avoir été sous domination macédonienne, ptolémaïque, attalide et antigonide, Ainos retrouve une certaine stabilité à partir de la seconde moitié du IIe siècle av. J.-C., sous les Romains. Outre les ressources propres, la ville tirait toujours profit de son rôle de carrefour de plusieurs routes terrestres, fluviales et maritimes entre l’Europe et l’Asie, en appendice de la via Egnatia : comme le montre la Table de Peutinger, c’est à Ainos que menaient les routes venant de Dymis / Feres (?) au NO, Plotinopolis / Didymoteicho et Hadrianopolis / Edirne au N (sur le fleuve), et Zorlanis / Keşan (?) au NE (vers Byzantium / Istanbul). Une célèbre inscription romaine, publiée dès 1873, atteste la présence des nauclères dans la ville (E. Miller, « Inscription grecque trouvée à Enos », RA NS 26.2, 1873, p. 84-94).

L’inscription des nauclères copiée au XIXe siècle
L’ancienne cité éolienne pouvait d’ailleurs s’enorgueillir d’être parente mythique de Rome : on présentait désormais Ainos comme une fondation troyenne d’Énée (e.g. Virgile, Énéide 3.13-18, Mela 2.28, Procope, Sur les bâtiments 4.11) et on y montrait le mystérieux tumulus du fils cadet de Priam, Polydore (Pline l’Ancien 4.43).

Hélas, on connaît assez peu la ville romaine, en dehors des quelques segments de voies qui faisaient jadis le lien entre la Via Egnatia et les ports d’Ainos.

Des fouilles de sauvetage des années 1980 ont mis à jour un segment de la route romaine intérieure à la ville : sous le pavage, il y avait des conduites d’eau. Il y avait un accès à une maison avec des fresques et des mosaïques, abandonnée au IIIe siècle apr. J.-C., sans doute après un tremblement de terre.
Les fortifications que l’on voit aujourd’hui semblent avoir été tracées à l’époque de Justinien. Elles ont été refaites à l’époque byzantine, génoise et finalement ottomane, pour protéger le centre politique et religieux de la cité.
2. Les recherches archéologiques et géoarchéologiques à Ainos : Un espace en métamorphose
À l’époque antique et médiévale, le delta de l’Hèbre n’avait pas encore atteint la ville elle-même, qui était entourée par la mer et par des lagunes propices à l’installation des ports, des salines et des pêcheries.



Cette importance stratégique d’Ainos, comme un hub, un point de passage obligé pour tous ceux qui cherchaient à rejoindre l’intérieur de la Thrace orientale par l’Hèbre, principal axe d’accès, est confirmée par les auteurs anciens et modernes, mais aussi par les découvertes archéologiques extrêmement riches, surtout dans les nécropoles entourant la ville.
Les fouilles de ces nécropoles ont été dirigées pendant une trentaine d’années par Sait Başaran. De nombreux vases, statues et bijoux ont enrichi les collections du Musée d’Edirne, ayant été publiés ou en cours de publication par Sait Başaran et ses collaborateurs. Ces objets témoignent à la fois du large réseau économique et culturel de la ville gréco-romaine, et du pouvoir économique de la ville adoratrice d’Hermès.


3. Notre projet à Ainos : Un territoire à l’épreuve de l’interdisciplinarité
En contraste avec la quantité très importante de données recueillies sur la ville et ses nécropoles, on connaît encore assez mal le territoire (chôra) et l’environnement d’Ainos (sols, végétation, climat) à différentes époques de sa longue histoire. À l’invitation de Sait Başaran, deux projets interdisciplinaires (SPP 1630 « Häfen », de la Forschung Gemeinschaft, 2012-2017, coordonné par Helmut Brückner et Thomas Schmidts, et « Legecartas », de la Mission pour l’Interdisciplinarité du CNRS, 2017-2019, coordonné par Anca Dan) ont apporté des données nouvelles sur la région d’Ainos, grâce à une méthodologie géoarchéologique résolument interdisciplinaire et à une équipe internationale qui s’est progressivement consolidée.


Ainos, 480 av. J.-C. : reconstitution hypothétique du sud-est de la côte thrace
au début de la seconde guerre médique (Vidéo & 3D : Mattéo Tanghe).
Une ancienne île
Pendant l’été 2019, dans le cadre du projet « Legecartas », nous avons pu étudier l’isthme qui relie Ainos à la terre ferme et qui a pu faire de l’actuel promontoire une île, à certains moments de l’histoire du site.
À la recherche d’un grand port égéen : la découverte de 2019
Aussi, grâce aux mesures géoéléctriques (effectuées par Ercan Erkul) et aux carottages (d’Helmut Brückner), nous avons repéré, pour la première fois, le bassin du port principal de la ville tardo-antique, byzantine et ottomane, sur le Dalyan Gölü.
Un SIG en 4D
Actuellement en phase de publication aux Presses de l’Institut Français d’Études Anatoliennes et sur Chronocarto, notre projet apporte les données nécessaires à la reconstitution 3D/4D de la région de la ville d’Ainos et des bouches de l’Hèbre, sur la longue durée, depuis les premières traces d’occupation humaine (au Néolithique près de la ville et au Chalcolithique dans la ville même), jusqu’à l’échange de populations suite aux Guerres Gréco-Turques, avec une attention particulière prêté aux époques grecque et romaine. Nos recherches se poursuivent depuis 2022 sur le rivage grec de l’Hébros, dans la région d’Alexandroupolis (sur l’ancien site de Doriskos).



Les objectifs scientifiques auxquels notre projet a essayé de répondre lors de l’étude de la chôra d’Ainos, dans son contexte thrace et égéen :
- L’environnement : l’étude du delta de l’Hèbre, de l’évolution des lagunes autour d’Ainos, et du développement de la flore et de la faune.
- Les frontières : le repérage des limites de la chôra, sur la base de nos hypothèses d’identification des forts, ports et monastères mentionnés par les sources littéraires.
- La connectivité : l’étude de la voie romaine arrivant, par la réserve de Gala Gölü, aux portes de la cité, en essayant d’identifier ses articulations avec les ports fluviaux et maritimes ; l’étude des contacts d’Ainos avec Samothrace et les autres sites proches de l’Hèbre (en Grèce et en Bulgarie) par l’étude des monuments et d’objets, en collaboration avec les équipes turques ou travaillant dans les pays européens voisins à la Turquie.
Notre but ultime est d’étudier la chôra d’Ainos, dans son contexte thrace et égéen, en rétablissement les contacts historiques d’Ainos avec les autres sites de la vallée de l’Hèbre, des Balkans et de l’Égée.
Partenaires :
• Ministère de la culture, Ankara, Direction des fouilles archéologiques : Şahan Kırçın, Sait Başaran
• Musée d’Edirne : Şahan Kırçın
• Université de Cologne, Institut de géographie : Helmut Brückner
• Université de Kiel, Institut de sciences maritimes : Wolfgang Rabbel, Ercan Erkul
• Université de Göttingen, Département de palynologie et dynamique climatique : Lyudmila Shumilovskikh
• Institut français d’Études anatoliennes, Istanbul
Bibliographie :
Données : Ainos sur Chronocarto
Articles :
A. Dan, S. Başaran, H. Brückner, E. Erkul, A. Pint, W. Rabbel, L. Shumilovskikh, D. Wilken, T. Wunderlich, « Ainos in Thrace : Research Perspectives in Historical Geography and Geoarchaeology », Anatolia Antiqua 27, 2019, 127-144.
A. Dan, S. Başaran, H. Brückner, E. Erkul, A. Pint, W. Rabbel, L. Shumilovskikh, M. Tanghe, D. Wilken, T. Wunderlich, « Nouvelles recherches historiques et géoarchéologiques à Ainos : pour une première restitution graphique de la ville et du territoire antique », dans « Bulletin de la société française d’archéologie classique (XLX, 2018-2019) », Revue archéologique 69, 1/2020, 141-191 (p. 152-162).
Th. Schmidts, S. Başaran, A. Bolten, H. Brückner, H. Bücherl, A. Cramer, A. Dan, M. Dennert, E. Erkul, G. Heinz, M.A Kocak, A. Pint, M. Seeliger, I. Triantafillidis, D. Wilken, T. Wunderlich, « Die thrakische Hafenstadt Ainos. Ergebnisse eines interdisziplinären Forschungsprojektes », Archäologischer Anzeiger, 2020, 313-374. ⟨10.34780/aa.v0i2.1029⟩.
M. Seeliger, A. Pint, P. Frenzel, N. Marriner, G. Spada, M. Vacchi, S. Başaran, Anca Dan, F. Seeger, K. Seeger, Th. Schmidts, H. Brückner, « Mid- to late-Holocene sea-level evolution of the northeastern Aegean sea », The Holocene, 2021, 31 (10), 1621-1634. ⟨10.1177/09596836211025967⟩.
Anca DAN, « Lectures interdisciplinaires de la carte », dans M. Knoop, S. Blanc, M. Bouzeghoub (éd.). L’Interdisciplinarité. Voyages au-delà des disciplines, Paris, 2023, p. 92-97.
A. Dan, E. Erkul, S. Fischer, H. Stümpel, Sait Bașaran, E. Çokaman, L. Lapierre, H. Brückner, W. Rabbel, « Geophysical prospections support the historical identification of the archaeological site at Lake Gala, Hebros/Maritsa/Meriç delta (Turkey) », in T. Wunderlich, H. Hadler, R. Blankenfeldt (éds), Advances in On- and Offshore Archaeological Prospection. Proceedings of the 15th International Conference on Archaeological Prospection, Kiel, 2023, p.105-109 ⟨10.38072/978-3-928794-83-1/p19⟩.
L. Shumilovskikh, A. Dan, P. Mitchell, Tianyi Wang, W. Marijn van der Meij, J.-B. Houal, S. Başaran, T. Arslan , E. Erkul, Simon Fischer, W. Rabbel, F. Reize, H. Brückner, « A glimpse into daily life in an Ottoman harbour : Evidence from a cesspit in Ainos (Türkiye) », Journal of Archaeological Science: Reports, 2024, 59, 104766. ⟨10.1016/j.jasrep.2024.104766⟩.
A. Dan, S. Bașaran, F. Marchand-Beaulieu, Ch. Bailly, F. Ory, Ş. Kırçın, « Les « Synaristôsai » de Ménandre à Ainos (moderne Enez, Turquie) : contribution à la reconstitution de la pièce et de la culture théâtrale urbaine en Thrace égéenne, au IIIe siècle apr. J.-C. », Revue archéologique, 2025, 2, 355-385. ⟨10.3917/arch.252.0355⟩.
Conférences filmées à l’ENS
10 janvier 2019, S. Başaran et A. Dan, « Athènes au miroir thrace : découvertes récentes à Ainos » https://savoirs.ens.fr/expose.php?id=3722
Page Internet ENS : https://odhn.ens.psl.eu/article/hebros-nature-et-culture-en-3d4d
Projet CNRS Legecartas : https://archeo.ens.fr/LEctures-GEoarcheologiques-des-CARTes-AncienneS.html
Reconstitutions 3D (en réalité augmentée) de la région, pour illustrer le texte d’Hérodote : https://www.youtube.com/watch?v=CvWJmNSpEOw&feature=youtu.be).
Podcast StorieNostrum : Hermolaos d’Ainos, par Jack Souvant, sur un texte d’Anca Dan. Voix : Chris Chanet de la compagnie Kumulus et Éric Pasturel. https://open.spotify.com/episode/2s9ldYFnxfQ6TZc0qHxtUW