Archéologie & Philologie
d’Orient et d’Occident – CNRS PSL

AccueilRecherche  / Missions archéologiques / Chantiers en cours

Milet

Projet MegaMil, 2020-2024 et Opérations ANR-DFG Geiton, 2025-2028

Histoire de Milet

Milet, « ornement de l’Ionie » selon Hérodote, patrie de grandes personnalités comme le philosophe Thalès et l’urbaniste Hippodamos, est, dès le VIe siècle av. J.-C, l’une des métropoles les plus importantes du monde antique. Son histoire particulièrement vaste, dépasse de loin les informations données par les sources anciennes et les premières traces de peuplement identifiées pas les archéologues datent de la fin du Chalcolithique. S’ensuivent huit phases successives identifiées pour l’Age du Bronze, notamment une importante implantation mycénienne. Cette première colonie mycénienne a été conquise à deux reprises par les Hittites, au XIVe siècle puis en 1200 av. J.C., après quoi l’établissement fut détruit.
Selon les sources, la ville est refondée par des colons ioniens au XIe siècle av. J.-C. C’est à la période archaïque, à partir du VIIIe siècle, que Milet devient une des mégapoles les plus importantes de l’Egée. Son emplacement stratégique, sur une péninsule du delta du fleuve Méandre (Büyük Menderes), où il se jette dans la mer Égée, lui permet alors d’accroître son pouvoir économique et politique, et de devenir un centre majeur des réseaux commerciaux entre la Méditerranée et l’Anatolie. Par ailleurs, les sources lui attribuent de très nombreuses fondations de colonies sur les côtes de la Méditerranée et de la mer Noire.
À la fin de la période archaïque, les tyrans milésiens Histiaeus et Aristagoras sont à l’origine de la révolte ionienne, qui débute en 499 contre la Perse et aboutit à la défaite de Milet en 494. Selon Hérodote, la ville aurait alors été complètement détruite, ses habitants massacrés et réduits en esclavage. Si cette date est généralement acceptée comme un évènement majeur dans l’histoire de la cité, marquant le déclin de la suprématie milésienne, l’ampleur de la destruction fait débat au sein de la communauté scientifique. La cité est rapidement reconstruite, fait partie au Ve siècle de la ligue de Délos, qu’elle quitte à la fin de la guerre ionienne, et devient une base spartiate.
C’est durant l’époque hellénistique, après la conquête d’Alexandre en 334 av. J.-C., que sont érigés le théâtre et la plupart des monuments du centre-ville qu’il est aujourd’hui possible de voir sur le site.
Milet devient ensuite, en 133 av. J.-C., une partie de la province romaine d’Asie. Bien que de nature plus modeste que précédemment, elle se pare de nouveaux bâtiments, notamment différents complexes thermaux, et, sous Trajan, la voie sacrée menant au sanctuaire de Dydime est restaurée et pavée d’un dallage monumental.
Au milieu du IIIᵉ siècle de notre ère, une invasion Goth oblige à la reconstruction des murs d’enceinte, et le christianisme devient progressivement la religion dominante entre le IVᵉ et le VIIᵉ siècle. Au VIIᵉ siècle, les invasions Perses et Arabes conduisent à une réduction de la superficie de la ville et à la construction d’un nouveau mur d’enceinte.
Peu de choses sont connues pour l’époque byzantine, mais l’établissement reste assuré par une grande résidence (Bishop’s Palace) ainsi qu’une implantation modeste fortifiée au sein et aux alentours du théâtre, alors nommé Palatia. Au XIIIᵉ siècle, Palatia est conquise par les Turcs (beylicat de Menteşe) et intègre, au XVᵉ siècle, l’Empire ottoman.
Jusqu’en 1955, les ruines de la ville antique abritaient encore le village de Balat, qui a alors été déplacé à 1,5 km au sud à la suite d’un tremblement de terre.

Historique des fouilles

La première mission scientifique sur le site de Milet est menée en 1873 par Olivier Rayet, qui se concentre sur le dégagement du théâtre.
Durant la première moitié du XXᵉ siècle, Theodor Wiegand mène les premières fouilles extensives, suivies par celles de Carl Weickert et Gerard Kleiner, qui s’attachent principalement aux grands monuments d’époque hellénistique et romaine.
Dans la seconde moitié du XXᵉ siècle, l’époque archaïque (du VIIIᵉ au VIᵉ siècle av. J.-C.) passe progressivement au premier plan des intérêts de la recherche.
Dans les années 1970 et 1980, Wolfgang Müller-Wiener s’intéresse aux phases tardo-antiques et médiévales, travaux également repris par Philip Niewöhner entre 2012 et 2016.
Entre 1986 et 2012, sous la direction de Volkmar von Graeve, l’époque archaïque est à l’honneur, notamment avec les fouilles de deux sanctuaires périurbains, le Kalabaktepe et le Zeytintepe, localisant probablement le centre de l’habitat archaïque dans un espace au sud, entre le Kalabaktepe et le temple d’Athéna.
Dans les années 1990 et 2000, Wolf-Dietrich Niemeier étudie le Milet minoen et mycénien au moyen d’un vaste programme de fouilles dans la zone du temple d’Athéna.
Depuis 2018, la direction des fouilles est tenue par Christof Berns, et se concentre sur l’histoire de Milet sur le long terme.

Projet ANR-DFG MegaMil – Formes de la vie dans la mégapole : Milet dans la longue durée (2020-2024)

Milet est connu comme un exemple type d’une grande ville grecque antique, surtout pour son plan urbain : par-delà la figure d’Hippodamos, originaire de Milet et figure emblématique de l’urbanisme grec intimement rattaché à la cité-État, des travaux de terrain ont permis durant les années 2000 de tracer très précisément les articulations du plan urbain. Néanmoins, sa nature exacte et les moments importants de son histoire, de sa création à son abandon, restent obscurs. De manière paradoxale sur un site exploré depuis un siècle, les fouilles d’habitat sont très rares, conséquence de la concentration des travaux sur les grands monuments. L’objectif du projet MegaMil est de proposer une archéologie sociale et environnementale d’une grande ville antique, pour restituer, par-delà le dessein d’ensemble, les articulations locales et les processus concrets de l’organisation urbaine.
Aujourd’hui, les campagnes de fouilles sont achevées, et le travail se concentre sur l’étude du matériel archéologique et la publication des résultats.

MegaMil : fouilles à l’ouest du Bouleutérion.

Résultats préliminaires

La fouille stratigraphique de deux zones (équipe allemande sur le Humeitepe, la colline septentrionale du site, et équipe française dans le quartier à l’ouest du Bouleutérion, en plein centre-ville hellénistique) a permis de fonder clairement certaines observations essentielles sur la chronologie du plan hippodamien et l’importance de l’entretien, voire de la construction des rues par les habitants du lieu, à l’échelle du quartier voire de l’îlot, et donc de d’identifier et de décrire certaines dynamiques micro-locales.
Chacune des zones de fouilles a permis :
• des résultats d’ordre chronologique, sur l’ampleur temporelle de la mise en place et de la permanence du plan urbain antique, ainsi que sur les périodes précédentes (âge du Bronze, époques géométrique et archaïque) et suivantes (époques méso-byzantine, émiratie et ottomane) ;
en ce qui concerne l’implantation du plan orthogonal :
• des résultats d’ordre fonctionnel et social : une résidence aisée dans la zone du Humeitepe, répondant à ce qui apparaît comme un plan type pour les résidences de l’élite, déjà connues par d’autres exemples anciennement fouillés et mal documentés ; ainsi qu’un quartier plus modeste, en plein centre-ville, près du siège du Conseil (Bouleutérion), avec des bâtiments plus petits et des ateliers (un atelier de bronzier fouillé en 2022 et 2023, des vestiges d’artisanat du fer),
• des résultats sur la nature et le fonctionnement du plan, entretenu à une échelle locale, cohérents avec les résultats des sondages dans les rues.
Des sondages ponctuels ont notamment été effectués dans les rues. Dans la zone à l’ouest du Bouleutérion il a été établi que les rues n’ont été mises en place que vers 400 avant notre ère, ce qui contredit les hypothèses maximalistes sur l’existence d’un plan orthogonal dès l’époque archaïque et pose en termes nouveaux la question de la nature de l’occupation à ces hautes périodes. Un sondage effectué par l’équipe française près de l’agora méridionale a montré qu’un segment de rue souvent représenté comme tel sur les plans de la ville n’avait jamais été aménagé et était resté à l’état de terrain vague (le rocher plus haut qu’ailleurs n’a pas été entamé) ; le plan hippodamien apparaît comme une proposition pas toujours réalisée. D’autres sondages en plusieurs points du site ont également été réalisés.
L’étude des fouilles anciennes enfin a avancé, comme le montre le SIG en ligne, et les données seront utilisées dans le prochain volume sur les rues (Rues de Milet / Strassen von Milet, en préparation).

Projet ANR-DFG GEITON – Dynamiques du voisinage dans la mégapole antique de Milet (2025-2028)

Sur la base des résultats obtenus lors du projet MegaMil, le projet GEITON vise à étudier un quartier de la mégapole antique de Milet. Son objectif général est de saisir, par l’exploration archéologique et à une échelle micro-historique et micro-archéologique, le niveau social du voisinage (geitonia) et son évolution, dont l’étude a jusqu’à présent été peu considérée au profit de l’oikos (maison) et de la polis (ville entière), dans l’analyse de la genèse et de la structure de la communauté urbaine.
Pour ce faire, nous partons de l’hypothèse que les quartiers de taille réduite, situés à l’écart du centre politique de la cité, représentent une partie importante des réalités urbaines. Ils influencent directement la situation sociale des habitants de la ville, tandis que les pratiques de voisinage ont également des répercussions sur la communauté dans son ensemble. Notre attention se porte donc particulièrement sur les espaces intermédiaires et de rencontre, en explorant le lien entre les dynamiques des sous-ensembles urbains (maison, insula, quartier, subdivisions civiques, associations privées) et les axes de circulation.

Plusieurs aspects sont donc pris en compte :

  • les bâtiments privés et publics, principalement dans leurs composantes en interaction avec l’environnement immédiat (façades, ouvertures, organisation de l’approvisionnement en eau et de l’évacuation des eaux usées). Une attention particulière est accordée aux espaces partagés (shared spaces) tels que les tavernes, vestibules ou latrines,
  • l’aménagement de l’espace public (présence de points d’interaction tels que des fontaines, des bancs ou des autels mais aussi les rues et les places),
  • les témoignages d’activités,
  • le rapport entre la planification centrale et les adaptations individuelles.

La zone d’étude choisie, dans la partie sud de la ville, a fait l’objet ces dernières années de campagnes de prospection géophysique sous la direction de W. Rabbel (Christian Albrechts-Universität Kiel) mais n’a jusqu’à présent jamais été explorée archéologiquement. Les résultats de ces prospections ainsi que les photographies aériennes de la zone montrent que ce quartier se caractérise par une juxtaposition de maisons de tailles différentes, de tavernes et d’un grand complexe thermal. Ce dernier est situé sur l’un des axes principaux de Milet et est lui-même desservi par des rues et des ruelles de tailles diverses. Ce quartier aux multiples facettes se prête donc particulièrement bien à une étude visant à comprendre les relations spatiales et les pratiques des habitants, également dans leurs transformations sur le long terme. En combinant l’exploitation de photos aériennes, l’analyse de relevés géophysiques et les fouilles ciblées qui en découlent, nous voulons étudier la structure architecturale du quartier et savoir dans quelle mesure l’installation des grands thermes a modifié la structure de l’ensemble du quartier à long terme.
Le projet prévoit également la mise en place d’une documentation 3D, réalisée par photogrammétrie, permettant de restituer chaque étape et de créer un modèle global des vestiges de chaque sondage.

GEITON : photo aérienne de la zone de fouille.

Pour plus d’informations, voir :
• le site web Miletgrabung
• le Manuel de fouille de Milet, en open access
• la bibliographie sur Milet

PAYS : Turquie
RESPONSABLE(S) : Direction de la fouille : Christof BERNS (Univ. Hambourg) et Sidar Gündüzalp (Univ. Karadeniz Teknik, Trabzon)
Direction des projets ANR-DFG MegaMil et GEITON : Christof BERNS et Julien ZURBACH (AOrOc)
Direction des opérations ANR-DFG GEITON : Lucille Garnery (AOROC), Nadia Cahenzli et Fabian Sliwka (Univ. Hambourg)

Membre(s) AOROC